Jose Marti, la France et les français...

Collectif Mémoire des relations franco-cubaines
dimanche 2 mai 2021
par  Jacques-François Bonaldi

JOSE MARTI, LA FRANCE ET LES FRANÇAIS

Un petit Tour de France à travers les scènes européennes de Jose Marti (N°1)
du 20 août 1881 au 23 mai 1882.

(Conférence de Jacques-François BONALDI à l’Alliance Française de La Havane le 18 MAI 2018,dans le cadre de la semaine de la Francophonie)

JACQUES -FRANCOIS BONALDI  :

  • Vit à Cuba depuis mars 1971.
  • Travaille à l’ESTI (Equipo de Servicios de Traductores e Intérpretes).
  • Écrivain.
  • Collaborateur du Centre d’études martiniennes pour les Œuvres complètes. Edition critique de José Marti (29 tomes publiés à ce jour).
     Comme traducteur (entre autres auteurs) de José MARTI (d’autres textes de Martí sont disponibles sur Internet) :
  • José Martí, Il est des affections d’une pudeur si délicate… Lettres à Manuel Mercado, traduites et annotées par Jacques-François Bonaldi, Paris, 2004, L’Harmattan, 432 p.
  • José Martí, Seule la lumière est comparable à mon bonheur. Journal de campagne (1895), traduit et annoté par Jacques-François Bonaldi, Montréal, 2020, Éditions du CEDIHCA, 502 p, sous presse.
  • Dans le cadre de ses fonctions, n’a cessé de traduire Fidel CASTRO.
  • A publié de son côté en France au Temps des Cerises (Paris) :
    • Un grain de maïs. Conversation entre Fidel Castro et Tomas Borge, 1997, 270 p. (traduction et notes).
    • Fidel Castro, L’Histoire m’acquittera, 2013, 349 p. (traduction et notes, plus 24 documents en annexe).
      Comme auteur (entre autres) :
  • L’Empire U.S. contre Cuba. Du mépris au respect, Paris, 1988-1989, L’Harmattan, 2 tomes.
  • Cuba, Fidel et le Che, ou l’aventure du socialisme, Paris, 2007, Le Temps des Cerises, 457 p.
  • Cuba ou l’intelligence politique. Réponses à un président des Etats-Unis, 2016, 435 p. (téléchargeable gratis sur https://www.legrandsoir.info/IMG/pdf/cuba_ou_l_intelligence_politique.pdf
    .

Nous lui laissons la parole :

« Scènes européennes » : qu’est-ce à dire ?

On ne trouve nulle part ce titre dans l’œuvre de MARTI. C’est une invention de ses premiers compilateurs, en écho à celui qu’il avait proposé lui-même à GONZALO DE QUESADA pour ses « Scènes nord-américaines » (dans ce qu’on appelle son « Testament littéraire » du 1er avril 1895).

En quoi consistent-elles ? Il s’agit de 57 chroniques (qui occupent les tomes 10 et 11 de l’édition critique de ses Œuvres complètes) écrites depuis New York durant neuf mois, du 20 AOUT 1881 au 23 MAI 1882, dont 20 sont consacrées à la FRANCE, 19 à l’Espagne et 15 à l’Italie, plus trois autres, tout à fait ponctuelles, abordant respectivement le fameux entretien de Dantzig entre le tsar russe et le kaiser allemand en septembre 1881, la révolte nationaliste en Égypte ce même mois et la mort de Darwin en mai 1882.C’est encore la France qui bénéficie du plus grand nombre de pages (151), contre 144 à l’Espagne et 73 à l’Italie…

Ces chroniques sont publiées dans La Opinion National, le grand journal de Caracas avec lequel il avait déjà commencé à collaborer dès juin 1881. MARTI, en effet, a vécu six mois (janvier-juillet 1881) dans la capitale vénézuélienne où ses qualités humaines, politiques et littéraires lui ont presque aussitôt ouvert un espace dans la société locale, où il s’est fait des amis, où il a même publié deux numéros de sa Revista Venezolana. Bref, en six mois, il a conquis la capitale, jusqu’au jour de juillet où l’autocrate qui préside aux destinées du pays, Guzman Blanco, le fait expulser. De retour à New York, c’est donc très logiquement qu’il poursuit sa collaboration avec La Opinión Nacional, écrivant pour le journal vénézuélien ses « Scènes européennes » à partir du 20 août 1881, mais aussi, ce même jour, sa première « Scène nord-américaine » (tome 9) et de novembre 1881 à juin 1882 les 112 articles de sa « Rubrique constante » (t. 12 et 13), qui sont de courtes notes sur des thèmes d’actualité (art, littérature, science, technologie) où l’on trouve d’ailleurs de nombreuses références à la FRANCE. Il interrompra sa collaboration avec La Opinión Nacional à partir du moment où son directeur lui demandera de faire l’éloge de Guzman Blanco et surtout de ne pas exprimer si crument ses opinions sur les États-Unis. Bref, d’août 1881 à juin 1882, MARTI mène de front « Scènes européennes » (57 chroniques), « Scènes nord-américaines » (27 chroniques) et « Rubrique constante » (112 articles) !

Ces « Scènes Européennes », MARTI les écrit en gros chaque quinzaine, toutes datées du même jour, mais La Opinión Nacional les publie par « épisode ». Ainsi, le 16 septembre 1881, il écrit sur l’Italie et la FRANCE (chroniques publiées le 3 octobre), sur l’Espagne (publiée le 4 octobre), sur l’entretien de Dantzig entre les empereurs russe et allemand (publiée le 5 octobre) et sur la révolte en Égypte (publiée le 10 octobre). Et il en sera ainsi à l’avenant.

José MARTI

Cet espace de « statistiques » conclu, j’entre maintenant dans le vif du sujet : la FRANCE qui, je l’ai dit, se taille la part du lion : 20 chroniques et 151 pages des OCEC. Pourquoi ? Car on pourrait supposer que des lecteurs vénézuéliens s’intéresseraient censément plus à l’Espagne qu’à la FRANCE et que MARTI mettrait donc l’accent sur l’ancienne mère-patrie avec laquelle les liens de toutes sortes étaient plus forts… Pourquoi donc cette préférence pour la FRANCE ? Je n’ai pas la réponse. J’avance juste deux hypothèses.

Se pose tout d’abord la question de ses sources d’information en quantité et en qualité. Car, bien entendu, n’étant pas sur place, MARTI doit se baser sur la presse des États-Unis pour rédiger ses chroniques. Laquelle dépend à son tour des nouvelles expédiées de FRANCE. Par quelle technologie ?

Par le télégraphe électrique qui se déploie à partir de 1845 en Europe et aux USA. Dès 1850, il existe un câble sous-marin entre la FRANCE et l’ANGLETERRE (Douvres-Calais) et dès 1858 un autre entre l’Irlande et Terre-Neuve (3 250 km), qui ne dure, hélas, qu’une année à cause d’une fausse manœuvre, un nouveau le remplaçant en 1866.Par ailleurs, dès 1855 on a inventé le télégraphe imprimeur qui permet de transcrire plusieurs dizaines de mots à la minute. Il existe aussi les agences de presse dont la première a vu le jour en FRANCE en 1832, l’agence HAVAS du nom de son fondateur, l’agence allemande Wolff apparaissant en 1848 et l’agence britannique Reuter en 1851.

La technologie existant à l’époque permet donc de publier des dépêches en provenance de France (et du reste de l’Europe) dès le lendemain. Voilà donc de quoi dispose MARTI en 1881. Il décrit d’ailleurs dans un style poétique comment les informations lui arrivent :

« Que doit faire le câble, et que doit faire le correspondant, sinon reproduire fidèlement , pour autant que cela paraisse une ténacité de la plume, ou de l’affect, les échos du pays d’où la parole ailée surgit , serpente par la profonde mer, voit les forêts rouges , les arbres bleus et les plaines nacrées du sein de l’océan et aboutit dans les stations de télégraphie de New-York, où les bouches affamées avalent à l’étage d’en-haut et emmènent dans leurs gueules de bronze à l’étage d’en bas les télégrammes qui vont donner aux lecteurs chaque matin, des nouvelles de ce qu’il se passait quelques heures avant en Europe » (15 octobre 1881).

Il suffit de consulter la presse étasunienne et surtout new-yorkaise de l’époque pour se rendre compte que les nouvelles en provenance de FRANCE y sont largement plus fournies que celles qui émanent d’Espagne ou d’Italie, et ceci expliquerait donc cela. Ainsi, à simple titre d’exemple, si l’on prend le New York Times de septembre 1881, on dénombre 47 articles consacrés à des faits ou événements français, soit une moyenne de plus d’un par jour : 4 articles le 1er, le 6 et le 15 ; 3 articles le 3 et le 5 ; 2 articles le 2, le 4, le 7, le 11, le 13, le 18, le 20, le 23, le 25 et le 29 ; 1 article le 8, le 9, le 10, le 17, le 19, le 21, le 22, le 28 et le 30. Et encore je n’ai recensé que les articles ayant trait aux faits dont parle Martí. En revanche, du 1er au 30 septembre 1881, le New York Times offre seulement 4 références à Italy, mais aucune de nature politique, 2 à Rome, idem, 3 à Vatican et 3 à pope et 8 à italian, mais toujours pour des faits divers. Si l’on prend l’Espagne, rien pour Spain ni Madrid ni Spanish… Bref, la cause est entendue : les événements de FRANCE dominent largement dans la presse étasunienne. Un autre test permet d’aboutir à la même conclusion : l’Index du tome 10 contient 204 renvois à la FRANCE, 104 à l’Espagne et 83 à l’Italie.

Par ailleurs, outre sa contribution à l’indépendance des Treize Colonies (une grande délégation française assistera d’ailleurs en octobre aux festivités pour le centenaire de la bataille de Yorktown qui décida du sort de la guerre), outre son importance comme actrice clef de la politique européenne, outre son rôle de premier plan comme divulgatrice d’idées politiques et sociales, la FRANCE reste aux yeux du monde la patrie des belles-lettres et des beaux-arts, la terre du « bon goût », du « bel esprit », du « raffinement ». En matière de rayonnement international, la France l’emporte donc largement sur l’Espagne où règne une royauté rétrograde ou sur l’Italie, dont l’indépendance et l’unité ne remontent qu’à une décennie en arrière.

Voilà donc sans doute la raison de l’intérêt prioritaire de MARTI pour la FRANCE (intérêt qu’il suppose partagé par ses lecteurs vénézuéliens et, au-delà, latino-américains).

EVENEMENTS POLITIQUES EN FRANCE :

Mais il en existe une autre à mon avis, vraisemblablement plus importante, et c’est là la seconde hypothèse que j’avance : il se passait en FRANCE, à ce moment-là, des évènements politiques qui l’intéressaient, lui, personnellement, et pas seulement ses lecteurs, au plus haut point.

Il me faut donc d’abord brosser un très rapide panorama de la France.

Dix ans plus tôt, celle-ci a vécu un terrible traumatisme : la défaite militaire contre la Prusse, la reddition de l’empereur NAPOLEON III à Sedan ayant entraîné la chute du second Empire et la proclamation de la IIIe République à Paris le 4 septembre 1870.

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Napoléon III La proclamation de la IIIe République à Paris

Fin janvier 1871, PARIS, assiégé par l’armée prussienne, a dû capituler et la FRANCE signer l’armistice. Les élections de février 1871 ont conduit, grâce à l’appui des campagnes, à l’installation d’une Assemblée nationale à majorité monarchiste qui a préféré pactiser avec l’envahisseur prussien.

Les barricades : LA COMMUNE DE PARIS 1871

D’où, le 18 mars 1871, le soulèvement des classes populaires de Paris et la proclamation de la COMMUNE DE PARIS, laquelle est sauvagement liquidée durant la Semaine sanglante (21-28 mai 1871) : plus de 30 000 communards sont passés par les armes par le gouvernement de THIERS (les « Versaillais »). La paix bourgeoise est restaurée, mais à quel prix ! THIERS devient président de la République en août 1871. Par la suite, une série de crises aboutit à une tentative des conservateurs, en mai 1877, de s’emparer de la République, le président MAC-MAHON doit démissionner en 1879, et c’est finalement JULES GREVY, un républicain modéré qui le remplace. Le Parlement rentre à Paris, après avoir siégé à Versailles pendant presque dix ans. L’amnistie aux condamnés de la Commune est décrétée en 1880.,

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  • Adolphe THIERS
  • MAC MAHON
  • Jules GREVY

Quand, donc, MARTI écrit sa première « Scène européenne », le samedi 20 août 1881, la France est à la veille même de très importantes élections législatives, qui doivent confirmer si les Républicains s’imposeront à l’Assemblée nationale aux MONARCHISTES et aux BONAPARTISTES, et si le personnage clef autour de qui tout tourne et rayonne l’emportera suffisamment pour être en mesure de constituer, comme président du Conseil (en gros, un Premier ministre) un ministère (autrement dit un gouvernement) solide à la demande du président JULES GREVY. C’est à leur déroulement et à leurs résultats que Martí consacrera aussi ses chroniques des 3 et 16 septembre.

QUEL EST DONC LE PERSONNAGE EN QUESTION ?

C’est LEON GAMBETTA, dont je brosse un portrait très résumé :

Né à Cahors en 1838 d’un immigrant italien installé comme épicier, nationalisé français en 1859, devenu célèbre en 1868 comme avocat lors d’un procès impliquant Napoléon III, élu député de Marseille en 1870, il commence à jouer un rôle national quand il participe au gouvernement de défense nationale lors du siège de Paris par les armées prussiennes, s’enfuit de la ville en ballon pour galvaniser les forces en province et appeler à défendre la France. Mis devant le fait accompli de la reddition du gouvernement, écarté de la scène politique, il démissionne en février pour être élu ce même mois sur neuf listes françaises. Il vote contre la paix et affiche sa volonté de récupérer l’Alsace et la Lorraine. Pendant dix ans de vie parlementaire, il mène à la Chambre, dont il est président de 1879 à 1881, une activité intense pour tenter d’unifier la gauche républicaine et d’assainir les mœurs législatives au profit d’un mandat plus populaire, vaincre définitivement les monarchistes, établir une publique plus moderne – suffrage universel, liberté de la presse, droit de réunion, laïcisation de l’État et séparation définitive d’avec l’Église – et obtenir l’unité nationale.

Cette peinture à l’huile, conservée au Musée Carnavalet de Paris, est l’œuvre des peintres Jules Didier et Jacques Guiaud.

Cette peinture à l’huile, conservée au Musée Carnavalet de Paris, est l’œuvre des peintres Jules Didier et Jacques Guiaud.

Pour franchir les lignes prussiennes, Gambetta alors âgé de 32 ans, à l’idée d’emprunter une montgolfière.


GAMBETTA est par conséquent la grande figure politique du moment, mais les idées de cet orateur-né, mêlées à sa faconde toute méridionale et à sa dégaine de bon géant, font peur à la droite, pour laquelle il est un dangereux extrémiste, et à la gauche, qui voit en lui un réformiste. Quoi qu’il en soit, de toute évidence, il fascine MARTI au point que celui-ci en parlera peu ou prou dans toutes ses autres chroniques jusqu’en mars 1882.

S’il est vrai que, comme chroniqueur, MARTI devait forcément écrire sur GAMBETTA en raison de son rôle du moment, il n’en reste pas moins qu’il en parle avec une sympathie – voire, pourrait-on dire, avec une empathie – qui force l’attention. Qu’est-ce qui peut attirer son attention à ce point. Je crois qu’il l’exprime lui-même dans une formule lapidaire : GAMBETTA veut « ériger une République durable sur une terre dominée des dizaines de siècles durant par la monarchie » (16 septembre 1881).

Imagine-t-il en contrepartie ce que pourrait être l’érection d’une République durable à CUBA sur une île dominée depuis quatre siècles par la colonisation ? On me dira que je précipite là les événements, que je falsifie l’histoire ; on m’objectera que MARTI en 1881 à vingt-huit ans, était loin d’être l’homme public qu’il deviendra ensuite, que son action se bornait à New York et ne touchait qu’un nombre réduit de Cubains, que, donc, lui prêter un intérêt pour le futur de CUBA est résolument anachronique. Et pourtant, et pourtant ! N’avait-il pas écrit à son grand confident mexicain MANUEL MERCADO dès le 6 juillet 1878, trois ans auparavant, depuis le Guatemala :

« Est-ce à vous que j’ai à dire combien de propos superbes, combien de sursauts puissants bouillonnent en mon âme ? Que je porte mon malheureux peuple dans ma tête et qu’il me semble que c’est d’un souffle mien que dépendra un jour sa liberté ? »

Je ne vais pas, bien entendu, suivre les nombreuses analyses de MARTI au sujet du cours des événements politiques français, ce qui déborderait largement du cadre de cette conférence. Je voudrais simplement signaler l’étonnement qui s’empare du lecteur de ces Scènes quand il constate, fort de la tranquillité que lui offre un recul de cent trente-sept ans, que MARTI a su capter avec une sensibilité aussi bien journalistique que, surtout, politique, l’essence, voire la quintessence même du moment, que l’historien d’aujourd’hui qui voudrait écrire sur cette période ferait bien de consulter ce que dit MARTI, car presque tout y est ! À travers les nouvelles reçues de FRANCE, il a su saisir les grandes (et même les petites) lignes de force en jeu dans la politique française, discerner les contradictions entre les gens de gauche qui conduiront à l’échec du ministère de GAMBETTA, comprendre qui était qui…

Je voudrais m’arrêter sur deux points qui ont attiré mon attention. MARTI est en admiration devant l’art oratoire de GAMBETTA qu’il ne connaît pourtant que comme « lettre morte » sur du papier. Mais là encore sa fine sensibilité (n’oublions pas que MARTI a déjà fait ses preuves de grand orateur lors de son court séjour à La HAVANE en 1879) est aux écoutes. Lisons ce qu’il écrit :

« L’art oratoire de cet homme touche à la grandeur, non par l’élévation notable d’une pensée enflammée à tel ou tel instant d’exaltation surhumaine, mais par la clarté particulière de ses concepts, par la franchise arrogante avec laquelle il les étale et par la solide bonté de chacun d’eux. C’est là une grandeur singulière, absolument nouvelle : elle ne vient pas de l’excellence, du feu imaginatif, de la ferveur apostolique, du coloris poétique : elle vient de l’ajustement parfait et de l’engrenage admirable des diverses portions du discours, et de la constante élévation relative de toutes les pensées qui le forment. Là, rien n’a d’aile, mais tout a du poids. C’est un lion au repos. Il a la prudence de l’autorité, et la force de la tranquillité. Comme il dit ce qui est certain, quand il le dit il commande. Il côtoie, il dirige, il éclaircit, il prépare l’esprit de ceux qui l’écoutent à recevoir les formules sonores et luisantes ; et quand celles-ci arrivent, elles provoquent des adhésions irrépréhensibles et ardentes, car, grâce à l’habileté de l’orateur, sa pensée avait déjà pris cette même forme dans l’esprit de ceux qui l’écoutent. » (20 août 1881).

Léon Gambetta

Une description de ce genre se passe de commentaires ! Mais l’admiration de MARTI ne se borne pas à la seule figure de GAMBETTA. Elle s’étend en fait, sur le plan politique, à la FRANCE en soi.

Moi qui ai le cocorico pas mal enroué et dont les liens avec la France se sont passablement distendus au fil des années, j’avoue ressentir un petit frisson de sain chauvinisme et surtout éprouver une énorme nostalgie de l’époque où elle pouvait susciter un tel engouement. Car ce n’est sûrement pas la France de SARKOZY, ou de HOLLANDE ou de MACRON qui ferait écrire à un MARTI la « déclaration d’amour » que je vais vous lire maintenant :

« …dans le reste de la France, si belle, si généreuse, si admirable, si sensée, les élections se sont déroulées avec une précision, une tranquillité et une rapidité qui révèlent que les nobles Français ont des dons privilégiés pour les exercer. Telle est la conquête de l’homme moderne : être main et non masse ; être cavalier et non coursier ; être son roi et son prêtre ; se régir soi-même. On ne signale ni une accusation de fraude, ni une querelle de violence, ni un acte de ruse ni un moyen indirect et réprouvé de triomphe dans les frontières de la France ; la lutte est mortelle, mais honnête ; depuis que ce peuple n’a plus de roi, c’est véritablement un peuple-roi. Qu’ont donc à voir ces élections saines, claires et franches, où l’on conquiert le vote par la persuasion, où l’on captive le suffrage par une propagande ouverte et licite, où l’on assure le triomphe par une activité sympathique et honnête, avec les élections espagnoles… ou avec les élections étasuniennes … ? Que le Dieu de la paix, qui est un dieu qu’on invoque trop peu, sauve ce peuple travailleur et intelligent qui se pense, s’estime, se sauve et se commande ! » (3 septembre 1881)

Bien entendu, ce tableau résolument idyllique n’est au fond que la plainte désespérée du colonisé, l’appel en creux à une réalité autre de la part de celui pour qui elle se situe à des années-lumière.

LA TUNISIE :

Le second grand thème politique qui court tout au long des chroniques de Martí, c’est la Tunisie. Là encore, le début de ses chroniques coïncide presque exactement avec des soulèvements armés contre l’OCCUPATION FRANCAISE. Deux mots, donc, sur ces événements qui intéressent d’autant plus MARTI qu’il est lui-même un colonisé.

La régence de Tunis est une province de l’Empire ottoman depuis 1574. Bien entendu, pour m’en tenir à ce seul siècle, le XIXe se caractérise par toute une série d’ingérences des différentes puissances européennes, chacune tâchant de se faire sa part. Le bey qui dirige la Tunisie est un gouvernement faible, plongé dans la gabegie, mais l’Empire ottoman veut conserver son territoire. En FRANCE, qui a envahi l’ALGERIE depuis 1830 et la soumet définitivement en 1854, il est évident aux yeux de certains que la TUNISIE sera la prochaine victime. En janvier 1881, JULES FERRY, président du Conseil, hésite à engager une action militaire en pleine année électorale, mais les va-t-en guerre parviennent à convaincre GAMBETTA de son utilité.

Jules FERRY Président du Conseil

L’occasion survient à la suite de nombreux heurts à la frontière entre la tribu algérienne des Ouled Nahd et les Kroumirs tunisiens ; fin mars, de tribus tunisiennes se soulèvent : la FRANCE ne peut tolérer censément cette insécurité à sa frontière et décide d’intervenir. JULES FERRY ayant obtenu l’appui du Parlement, un corps expéditionnaire de 24 000 hommes est alors réuni à la frontière pour punir les tribus kroumirs, les plans prévoyant d’attaquer la Kroumirie de trois côtés à la fois, par le Nord, l’Ouest et le Sud. Les forces militaires étant disproportionnées, le bey tunisien signe le 19 mai 1881 le traité du Bardo, qui est ratifié par la Chambre des députés française par 430 voix contre une et 89 abstentions.

Signature du traité du Bardo au palais de Ksar Saïd

Mais le Nord et le Sud du pays se soulève dès le 27 juin. Dans le Sud, c’est le cas de la ville de Sfax. La FRANCE dépêche une escadre, et les derniers combats se livrent fin juillet. Dans le Nord, Kairouan se soulève début août, deux leaders parviennent à galvaniser leurs troupes, mais là encore, la FRANCE dépêche 8 000 soldats qui viennent s’ajouter au corps expéditionnaire de 15 000 hommes déjà sur place. Fin novembre 1881, elle parvient à imposer sa domination et établit son PROTECTORAT sur la TUNISIE.

Ce sont donc ces combats entre les insurgés et les troupes françaises, à compter du mois d’août, que MARTI décrit longuement en s’inspirant des nombreuses dépêches que publie la presse new-yorkaise. De fait, on trouve 59 renvois au mot TUNISIE dans ses chroniques, ce qui prouve l’importance de la question. Le dernier renvoi remonte à sa chronique du 7 janvier 1882, ce qui s’explique par sa dépendance d’envers la presse étasunienne qui, une fois les affrontements finis, se désintéresse du sort de la TUNISIE. Car je présume que MARTI, compte tenu de son statut de colonisé, s’intéressait forcément de près à cette nouvelle conquête coloniale, même s’il n’était pas libre d’en parler à sa guise à ses lecteurs de La Opinión Nacional : et de fait, on ne trouve guère de réflexions de sa part à ce sujet.

Je voudrais juste vous donner un exemple de la façon dont MARTI prenait à son compte les dépêches que publiait la presse étasunienne :

« De grands renforts vont en Tunisie. Des bataillons et des batteries s’embarquent sans intervalle. Le bey a perdu toute autorité sur ses tribus et ses soldats. Les Européens n’osent pas sortir des villes de la côte. La fièvre abat le campement. Les Arabes soumis se présentent au bey pour qu’il les protège des Arabes insurgés qui les forcent, par le feu et par la mort, à s’enrôler dans leurs rangs. Le général Corréard est encerclé dans Hammam Lif. Le général Colonieu, à court de troupes et d’impedimenta, a abandonné Macheria. À Alger, on a arrêté cinq caïds complices du volontaire Bou-Amena et découvert des dépôts de poudre. Le général Logerot a annoncé sa démission si on ne lui envoie pas vingt mille hommes de plus. Tandis que les explorateurs français, confiants dans leur succès, achètent à bas prix des terres et des édifices, les Arabes les vendent à toute allure et ne louent pas des fermes, comme c’est la coutume. Susa, occupé par les Français, fournira l’armée qui va occuper Kairouan révolté, où le bey, dont on doute beaucoup de la loyauté en France, a envoyé un émissaire pour réclamer la paix aux rebelles. Ceux-ci, en guise de réponse, coupent l’aqueduc entre Zaghouan et Tunis, ce qui laisse prévoir une soif terrible, et on se plaint déjà du manque d’eau. (16 septembre 1881) »

Le 3 septembre 1881, il envoie en ultime minute un ajout intitulé « Dernières nouvelles d’Europe » où il copie littéralement le câble :

« France. 2 septembre. GREVY veut offrir à Gambetta le cabinet, mais attend que la Chambre donne un vote hostile à FERRY. »

Ce sont là juste deux exemples, disons, de « récit des faits » auquel MARTI colle d’assez près ; dans d’autres domaines non événementiels, il entre carrément dans l’interprétation.

Bien entendu, il m’est impossible, dans le court espace de temps qui m’est assigné, d’analyser tous les points que MARTI aborde. S’il est vrai que la situation politique (intérieure et extérieure) centre son attention, il n’en reste pas moins – et c’est très significatif à mon avis – qu’après la chute du bref ministère de GAMBETTA, intervenue le 26 janvier 1882 et qu’il décrit le 4 février 1882, il semble se désintéresser des événements politiques.

DISPARITION DU BAL MABILLE :

LE BAL MABILLE

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La reine Pomaré - La Rigolboche

Le 4 mars, José MARTI aborde des sujets carrément frivoles, dont la disparition du bal Mabille, un établissement où la bourgeoisie venait s’encanailler au rythme endiablé du cancan – une danse très osée, car à l’époque, les femmes portaient des culottes fendues – qu’il décrit d’un ton quelque peu scandalisé, et il cite plusieurs noms de fameuses danseuses, qui, faute de cinéma ou de télévision, étaient les célébrités de l’époque : les bals publics disposaient d’un renom qu’on a du mal à comprendre de nos jours parce qu’ils étaient les rares lieux de distraction où l’on pouvait « se laisser aller » : LA POMARÉ, LA RIGOLBOCHE, LA FRISETTE, ROSE POMPON, qui étaient les « vedettes » du moment.

CIMETIERE DU PERE LACHAISE :

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  • Sarah BERNARDT
  • Héloïse et Abélard
  • Alfred de MUSSET

José MARTI consacre un long paragraphe, à l’occasion de la Fête des morts, début novembre, au cimetière du PERE LACHAISE, dont la célébrité, on le voit, ne date pas d’aujourd’hui : il est même assez choqué que les gens viennent s’y promener et non s’y recueillir.

« Ce sont les morts que Paris est allé visiter le jour classique des morts. C’est là dans tout pays chrétien une journée de pieux pèlerinage. Mais, ah ! c’est la curiosité qui se rend, et non la douleur, aux riches cimetières. La douleur est pudique, elle pleure le soir et verse des fleurs sur les tombes dans la matinée solitaire. Le cimetière du Père Lachaise paraissait cet après-midi une promenade somptueuse. Ici, sur leur arcade de pierre avec leur chiot à leurs pieds, sous un petit temple mesquin aux arches brèves, gisent ABELARD et HELOÏSE. Là, couvertes de mousses, inégales, tronquées, se dressent trois hautes colonnes, en souvenir de trois frères morts en défendant le droit des hommes et le leur. Là-bas, sur le buste pâle de MUSSET, le saule que ses amis ont planté dans le cimetière incline son ramage. D’une dalle brisée émerge un bras nu, porteur d’un flambeau auquel l’huile ne manque jamais : le bras de ROUSSEAU […] Les princes y ont érigé des pyramides. Les Hébreux riches se sont faits là des palais, mais devant quelles tombes les visiteurs s’arrêtent-ils, surpris ? Elles sont simples, elles sont élégantes. Que dit l’une ? « Sarah BERNHARDT ! » Que dit l’autre ? « Marie CROIZETTE ! » Les deux actrices rivales se sont assurées de leur vivant les demeures de leurs corps. La CROIZETTE est un miracle de beauté. Et Sarah BERNHARDT, de volonté et de réussite. »

Ici se termine la première partie de l’article « Un petit tour de France à travers les scènes Européennes de José MARTI (du 20 août 1881 au 23 mai 1882) » proposé par notre collaborateur Jacques-François BONALDI.

Nous publierons la suite de ce passionnant document dans un prochain envoi.


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