Des nouvelles de Cuba

par Jacques Lanctôt

https://www.journaldemontreal.com/2021/02/12/des-nouvelles-de-cuba
Le lien pour un premier article où l’auteur explique qu’il vient d’être contraint, par la pandémie, de vivre pendant un an à Cuba, où il ne réside que quelques semaines chaque année...
Dans celui ci-dessous, il donne son opinion sur la situation actuelle à Cuba que malgré sa cohorte de difficultés, il considère comme un modèle, comparée à Haïti.
Cela, bien évidemment n’atténue en rien, les graves difficultés, que subit chaque jour la population de l’Ile, victime de la double peine, du blocus des Etats-Unis et de la pandémie qui la frappe douloureusement.
RG

Paraphrasant René Depestre à propos de l’Italie qu’il a fréquentée, je veux dire mon amour pour cette Cuba que j’ai, depuis 1970, date de mon premier séjour dans l’île, serrée dans mes bras avec sa volupté lente, somptueuse, tragique, au fond de mon corps, Cuba en lutte pour son pain quotidien sans jamais perdre sa dignité et pour une vie plus cubainement tendre ; le pays que José Marti et Fidel et Che et tant d’autres, connus ou anonymes, ont défendu et aimé, et qui se recueille filialement chaque année devant la gravité de leur mort.

Le simple fait d’avoir tous les jours accès à l’eau potable depuis le confort de son foyer ; d’avoir accès au gaz pour la cuisson des aliments, et à l’électricité pour les conserver dans un réfrigérateur, pour s’éclairer et pour climatiser et ventiler son domicile ; à un service de santé gratuit, efficace et fiable à travers toute l’île grâce à un formidable réseau d’hôpitaux, de polycliniques et de laboratoires ; à un réseau scolaire et éducatif de haut niveau, qui forme sans discrimination aussi bien des artistes et des sportifs de renommée mondiale que des scientifiques super qualifiés, et même des milliers d’étudiants venus de pays pauvres ; à un système de transport efficace, souple et à très bas prix ; à un réseau de communication moderne à la fine pointe des nouvelles technologies, bref, le simple fait d’avoir accès à tout « ça » et de pouvoir manger à sa faim constituent, pour moi, un véritable miracle, un exploit à échelle humaine qui se répète jour après jour, malgré un blocus criminel qui prive Cuba de possibilités et de facilités de commercer normalement avec le monde entier et qui l’oblige à payer bien souvent le double pour certaines matières premières essentielles à son développement et son mieux-être.

Ici, aucune bande armée qui sillonne les rues pour terroriser la population, aucun règlement de comptes avec exécution sommaire, aucun réseau de vendeurs de drogue et de prostitution géré par le crime organisé, aucun risque de vous faire attaquer en pleine rue.

Je ne dis pas que Cuba est un paradis mais qu’il pourrait l’être s’il n’y avait ce blocus inhumain qui étrangle son économie depuis soixante ans. Bien évidemment, tout n’est pas parfait, il y a des erreurs, du laxisme, de la négligence, des cas de corruption souventes fois dénoncés à la télévision. Mais aussi un certain épuisement quand il faut encore remuer la terre et creuser le sillon à l’aide du soc tiré par un attelage de bœufs, faute de tracteurs et de combustible. Quand il faut lever le mur de la future maison à l’aide de l’huile de coude. Quand il faut façonner la petite pièce brisée du moteur en faisant preuve de beaucoup d’inventivité et de patience. Quand il faut attendre le prochain bateau pour obtenir le médicament manquant ou la pièce de rechange pour de l’équipement médical.

Oui, il y a encore beaucoup à faire pour sortir Cuba du sous-développement économique et culturel. Oui, il y a encore du racisme même si cela se voit de moins en moins. Oui il y a encore des préjugés envers les minorités sexuelles bien que la sexologue Mariela Castro Espin, fille de Raul Castro, ait fait adopter plusieurs lois antidiscriminatoires. Oui il a encore de la violence à l’égard des femmes dans une société qui se veut, cependant, de moins en moins machiste.

Mais comparons Cuba non pas avec Miami, mais avec ses semblables du tiers monde. Prenons le cas d’Haïti, cette « fée en haillons » pour reprendre l’expression de l’écrivain haïtien René Depestre, à quelques kilomètres des côtes orientales de Cuba. Le plus grand chaos règne actuellement dans les rues du pays. Les bandes armées du président Jovenel Moïse — il y aurait plus de 150 organisations criminelles de ce genre — ont pris le contrôle de ce pays le plus pauvre des Amériques. La police n’hésite pas à faire feu contre les manifestants tandis que les milices privées incendient les quartiers où se concentrent les protestataires. C’est que le mandat du président Moïse est terminé depuis le 7 février dernier mais celui-ci refuse de convoquer de nouvelles élections. Le pays est de nouveau à feu et à sang et on rapporte plusieurs massacres, des lynchages publics, des quartiers complets incendiés, des viols en série, etc...

Depuis 1986, Haïti a connu 19 présidents, dont deux seulement ont pu terminer leur mandat, 34 premiers ministres, 8 coups d’État et trois interventions militaires étrangères.

À bien y penser, Cuba fait figure de modèle. Si l’île socialiste n’est pas le paradis, l’enfer capitaliste s’est installé pas très loin de ses côtes.