Éloge de mon maître Eusebio Leal

Un article de Félix Julio Alfonso López
Historien et professeur d’université. Vice Recteur de l’Université San Geronimo de La Havane Il est membre de plusieurs associations professionnelles et culturelles cubaines. Il a publié plus de cinquante articles sur des questions historiques et la culture cubaine ; Ses textes ont été traduits en italien et en anglais. Il est l’auteur et co-auteur de plusieurs livres. Directeur de Caliban. Journal cubain de pensée et d’histoire.

« J’ai été un gardien de la mémoire et cette nécessité n’aura pas de fin bien que je reconnaisse qu’il me manquerait d’autres vies pour mener à bien la tâche de mes préoccupations, celle qui a consommé la plus grande de mes énergies ».
Entretien « La volonté de prévaloir » Juventud Rebelde 28 Mai 2016
Eusebio Leal Spengler

Le métier d’historien, aussi ancien que l’homme lui-même, s’est toujours débattu entre la scientificité, la raison et l’objectivité d’un côté, l’émotion, le plaisir et la jouissance esthétique de l’autre. Cette tension immanente a toujours eu pour objectif la recherche d’une connaissance, souvent attendue, dont l’ultime condition doit toujours être la vérité. Depuis les grecs jusqu’à nos jours, les avatars de l’historiographie ont été infinis mais l’historien authentique continue de vouer un culte à la lucidité, l’intelligence, la netteté du style, l’honnêteté éprouvée, la franchise et les délices du bien dire. C’est à ce lignage impérissable qu’appartient Eusebio Leal Spengler dont l’éloquence, la sagacité et son sens aiguisé constituent, selon moi, les clés d’un magistère qui ne cessera jamais de nous séduire et nous émerveiller.

« Eusebio appartient de droit à cette cohorte de créateurs, à cette famille spirituelle de ceux qui ont pensé, imaginé et rêvé de Cuba ».
Photo : Profil Facebook du Programme Culturel du Bureau de l’Historien de la Ville de La Havane

J’ai sciemment dit « magistère » car bien que je n’aie jamais été son élève dans les classes universitaires, je me sens son disciple, de la même manière que lui-même s’est toujours déclaré disciple d’Emilio Roig de Leuchsenring ; et Emilito, en admirable successeur a confessé se sentir le continuateur de l’énorme tradition qui, de Varela à Marti, emplit avec son enseignement et son action la fondation de la nation cubaine. Parce qu’Eusebio appartient de droit à cette cohorte de créateurs, à cette famille spirituelle de ceux qui ont pensé, imaginé et rêvé de Cuba et ont placé leur bien-être et leur grandeur au centre de leurs engagements, leurs joies et leurs peines.

Le chemin parcouru depuis plus d’un demi-siècle lorsque, plus jeune, j’étais employé dans les bureaux du Palais des Capitaines Généraux, tout comme celui de tous les révolutionnaires – et Leal en a été un grand – n’a pas été exempt d’incompréhensions, d’affronts et de désaccords sans fin. Mais la grandeur est aussi dans le dépassement des aigreurs passagères et la rancœur médiocre, à force de travail, de talent et de tendresse. Dans toutes les batailles et les défis, l’historien comme le stratège en tire des enseignements et du savoir. Et les convictions ainsi que l’amour du travail majeur ont triomphé.

Cette activité supérieure reste compilée dans une infinité de discours, de prières, d’interventions, d’entretiens, de conférences et discussions, prononcés avec une voix profonde et chaude, chacun d’eux avec une valeur pédagogique et humaniste que nous ne parvenons pas encore à valoriser dans toute sa transcendance, entre autres parce que tout cela reste dispersé. Il faudra le regrouper et le publier dans de beaux volumes car le verbe torrentiel et généreux n’a jamais cessé sa tâche féconde d’illustrer, convier, persuader et émouvoir.

Néanmoins, cette œuvre intellectuelle serait incomplète sans la stèle que Leal a laissée pendant plus de cinq décennies dans la restauration minutieuse et moralement digne de ce petit espace, tant aimé, qu’est la Vieille Havane. Espace originel, d’une densité historique et symbolique insoupçonnée, intime pour ses habitants, qui renaît grâce à un projet intégral et de grande valeur culturelle, sous la conduite d’Eusebio et qu’il a consacrée dans les termes suivants : « une conception humaniste, multidisciplinaire, qui n’est pas seulement la vision d’un égocentrique ni le chant du cygne d’un prophète ni, non plus, la volonté d’un e équipe qui tente d’imposer sa vision aux autres ».

Des vertus qui m’ont toujours paru être des milliards dans la vie de Leal, ce sont cet incomparable optimisme et sa ténacité dans le but de faire des rêves devenir réalités qui paraissaient impossibles. L’un de ces projets longuement caressés et fait réalité fut la Collège Universitaire de San Geronimo et où, au cours de l’inauguration, il confessa en remerciant Fidel pour son soutien et ses sollicitudes : « Pour vous, maître des cubains, en votre 80ème anniversaire, ce si beau cadeau. Ceux qui nous ont précédé dans cette demeure semblent être les fantômes évoqués par Marti dans son émouvant vers lorsqu’il rappelait les jeunes étudiants de 1871 qui précisément d’ici, en ce lieu, furent menés au martyre. La figure magistrale de Céspedes, Père de la patrie, fondateur, élève de cette école ; le verbe enflammé d’Agramonte dans la défense des principes de sa doctrine juridique… tout cela est maintenant ici et nous accompagne ».

Eusebio Leal sera toujours ici lui aussi, pour notre bonheur. Il sera accompagné par les spectres tutélaires de la passion cubaine. Faisons donc l’éloge, au moment de son départ physique, de l’homme énergique et en même temps délicat, à l’être humain fait de sentiments et de passions, la créature romantique et réaliste, l’éducateur illustre, le chef noble et sincère, le patriote sans fissures.

Ceux qui l’escortons sur le long chemin pour défendre et hausser les valeurs sacrées de la culture cubaine, nous ressentons une immense fierté d’avoir été ses contemporains et de partager ses incessants combats. Ceux qui auront la missionde poursuivre son œuvre, la faire perdurer dans le temps, ne devront pas oublier ce qu’il révéla une fois et qu’il traduisit comme un mandat transcendant : « Je serais toujours disposé, en quelque temps que ce soit, pour recommencer ».